JAZZ HOT - Décembre 2006
Interview de Flavien PIERSON, directeur du label Intégral Classic et d'Intégral Distribution, par Hélène SPORTIS


Production Intégral a été créé par mes parents, Huguette et Claude PIERSON, le 31 décembre 1986. C'était au départ une société plutôt spécialisée dans l'audiovisuel et la production de films et documentaires. Ils avaient produit et distribué pendant toute leur vie des longs métrages d'Andrzev WAJDA (L'Homme de Marbre, Palme d'Or à Cannes), Krzysztof ZANUSSI (Le Pouvoir du Mal, avec Vittorio Gassman et Marie-Christine BARRAULT), Carlos SAURA (Cria Cuervos, Elisa Vida Mia), Robert ALTMAN (Streamers) entre autres. Quant à moi, au début des années 90, diplômé de piano, solfège et harmonie des conservatoires de Rueil-Malmaison et Paris, j'ai créé avec des amis Crossover Disques (distr. Just In), label de variétés spécialisé dans la promotion en France de chanteurs québécois comme Michel PAGLIARO ou Mario TRUDEL. Je suis aussi compositeur, j'ai écrit plusieurs chansons, quelques musiques de films et de nombreuses musiques pour des publicités.

Fin 1995, j'ai repris la société familiale et créé INTÉGRAL CLASSIC, un label classique (distr. FNAC Musique). En 1997, suite à la proposition de la FNAC de créer mon propre réseau de distribution, INTÉGRAL DISTRIBUTION est née, distribuant aussi plusieurs labels indépendants, français et étrangers, comme MAGUELONE, TRITON, THOROFON, EMEC DISCOS. Pendant deux ans, j'ai arpenté la France pour présenter nos labels. Ma façon non conformiste de travailler sur le terrain était appréciée et des labels sont venus nous rejoindre et ont augmenté le catalogue.

Début 1999, le label allemand HAENSSLER CLASSIC a produit son intégrale BACH et nous avons vendu, en 2000-2001, à l'occasion de la commémoration des 250 ans de la naissance de J.-S. BACH, plus de 20 000 coffrets de 170 disques et 150 000 disques de BACH à l'unité. Puis TDK et son prestigieux catalogue DVD d'opéras et ballets, CLAVES RECORDS, HUNGAROTON, ATMA CLASSIQUE sont venus, parmi d'autres. Actuellement, nous avons plus d'une trentaine de labels, plutôt spécialisés dans le classique, avec des départements jazz comme TDK DVD, ARTHAUS DVD, FUGA LIBERA, TACET, LA NUIT TRANSFIGURÉE, HAENSSLER CLASSIC, INTÉGRAL CLASSIC...

AJMI SERIES est le seul label récemment signé en jazz. TDK étend sa ligne jazz pour diversifier son catalogue DVD et je souhaitais aussi diriger INTÉGRAL vers le jazz, proche finalement du classique puisque beaucoup de musiciens œuvrent dans les deux camps, par goût personnel aussi. La part des labels de jazz chez nous croît car j'aime le jazz en général pour avoir baigné dans cette musique dans ma jeunesse via quelques amis de la famille et plus particulièrement l'un d'entre eux, Georges HADJO, contrebassiste dans les années d'après-guerre, qui a joué avec Rex STEWART, Buck CLAYTON et Kenny CLARKE et qui m'a raconté cette époque merveilleuse du jazz. D'autre part, sur le marché français, il faut diversifier de plus en plus les catalogues et c'est en premier lieu vers le classique, le jazz, la musique du monde et pour les enfants.

En mars 2006, ALFI a été créé à l'initiative de plusieurs petits labels indépendants français, comme le nom l'indique : « Association de labels français (ou francophones) indépendants ». Je dis « francophones » car, après sa création, nous avons reçu plusieurs demandes d'adhésion de labels étrangers mais appartenant à la francophonie des labels belges et suisses. Nombre d'enregistrements étant malheureusement de plus en plus difficiles à trouver en magasins, ALFI propose à ses adhérents de les acheter via le Club des Mélomanes, informe de la vie de ses labels, propose des réductions sur le prix des disques, des places de concerts et des disques à gagner, d'assister à des enregistrements et d'autres avantages...

Le coût des droits en général est évidemment un frein. Disons qu'entre la SDRM, la Spedidam et quelques autres organismes ici et là qui grèvent nos budgets dès le départ, le petit producteur est souvent extrêmement gêné pour financer une production. On est passé maître en France dans l'art de mettre des bâtons dans les roues des créateurs et des producteurs, hélas !

Concernant le téléchargement, je pense que dans des secteurs « niches » comme les nôtres – classique et jazz – ce n'est pas demain que nos clients achèteront en téléchargeant à tour de bras sur le net. La qualité de son, qui n'est pas encore suffisante, et le manque d'équipement de réseaux à très haut débit en sont les deux causes principales. Donc, pas de téléchargement sur notre site pour l'instant ! Je ne crois absolument pas au téléchargement tant que d'une part l'ensemble du territoire ne sera pas correctement équipé en très haut débit pour effectuer en toute simplicité ce mode d'achat, et d'autre part tant que la qualité sonore ne se sera pas considérablement améliorée. Que ceux qui sont intrépides et soucieux de leur image se jettent dessus, cela ne perturbera pas nos ventes en magasins, en VPC et sur internet. Gagner de l'argent avec le téléchargement sera peut-être l'enjeu de la prochaine génération, si elle a une perception de la musique différente de la nôtre.

En revanche, la vente de CDs sur le net est effectivement en plein boom, grâce aux grandes enseignes dites culturelles qui laissent tomber purement et simplement ce support pour des raisons financières très discutables car le jazz, comme le classique, ne représentent pas les chiffres des musiques commerciales et n'ont pas un public infidèle au support disque.

Un de nos projets importants aujourd'hui est l'élaboration de notre boutique. C'est un processus de développement long et coûteux, car nous ne souhaitons pas ouvrir un magasin de disques conventionnel. Notre projet sera très imaginatif par rapport à ce qui existe aujourd'hui, notre boutique sera un lieu de détente et d'échanges culturels.

La différence entre une major et une entreprise comme la nôtre, c'est que deux mille CDs pour une major, c'est peu ; pour nous, c'est déjà bien. Leurs impératifs de rentabilité en raison de leurs coûts de fonctionnement comme la structure de leurs catalogues les amènent à rentabiliser leurs fonds en faisant des conditionnements différents, en baissant les prix et en visant les quantités. Les labels/distributeurs de notre taille ont des coûts de fonctionnement inférieurs, mais sont davantage tournés vers la création de produits, ce qui, inévitablement, rend le disque plus cher...

Flavien PIERSON
 
 
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